Deux phrases d'Aldebert et tout est résumé !
"Entre deux âges entre deux eaux les trentenaires trottinant s'agitent
Authentiques autochtones à grands coups de "y a qu'à", de projets qui raisonnent mais n'aboutiront pas, nos utopies bornées, nos ambitions bornées à regarder le monde devenir, à se regarder
devenir"
Le camion est venu.
Avec une grosse pince pour prendre le corps.
Le corps qu'il a fallut déplacer parce que même si on paie 145 euros et bien non, le camion ne va pas jusque dans le fond du champ chercher l'âne (qui attend depuis 5 jours, dépouillé, bouffé,
odeur pestilentielle).
Déplacer un corps d'âne, que dis-je, une carcasse d'âne (et quel âne c'est Umus quand même) c'est douloureux.
Même si c'est en tracteur. Il faut quand même soulever la bâche, attacher ce qu'il reste de pattes et traîner le corps à l'arrière du tracteur sur une distance de 400 mètres. Trainer ce qu'il
reste d'Umus.
La pince aggripe le corps, le corps qui ne tient plus en place. La tête s'est détachée. Il est presque coupé en deux notre âne, bouffé par les mouches. Soulevé dans les airs pour atterrir dans
une grande benne avec des vaches et d'autres équidés. L'homme met ses gants, prend la tête et la jette dans la benne.
Trois pairs d'yeux contemplent ce spectacle horrifiant.
Il y a Yannick, l'homme au tracteur et moi dans la voiture, comme pour un dernier adieu. Et puis il y a aussi Margot du haut de ses presque 4 ans. Parce que c'est étonnant, revenir de vacances et
apprendre que l'âne Umus est mort. "Il est où ? Je veux le voir". Ballade dans le fond du champ, caresse à Piloui l'âne survivant, longue contemplation de la bâche qui laisse transparaître
des poils et comme un ventre d'âne gonflé. "Voilà Margot, il est mort, il est là, là dessous. Les mouches le mangent, les petits vers aussi. Il va partir dans un camion, il va être enterré
sûrement avec d'autres animaux morts".
"Je voudrais le voir une dernière fois".
Concours de circonstance, l'homme de l'equarissage appelle à la maison à 17 h un mercredi pour venir chercher Umus au jardin, c'est à 5 kilomètres.
A 17 heures un mercredi...alors qu'Umus a été euthanasié vendredi. Vendredi, samedi, dimanche, lundi, mardi, mercredi. 5 jours de grande chaleur. 17 heures...l'heure fatidique du mercredi où
Yannick quitte le jardin avec son break blanc rempli de paniers (19 aujourd'hui) a emmener à La Garnache au dépôt Court Circuit chez Christophe et Valérie.
17 h un mercredi. L'homme au téléphone : "j'arrive, vous avez mis l'âne juste devant je n'entre pas avec le camion dans le champs hein ! Et vous avez fait un chèque ? C'est 145 euros".
Yannick n'a pas de portable (on est des irréductibles), j'embarque les enfants sous le bras, je les enfourne dans la voiture brûlante, je roule jusqu'au jardin pour intercepter Yannick avant son
départ. Peut-être est-il encore là ? Si il est déjà parti je ferai un chèque et je persuaderai l'homme de rouler 400 mètres avec son camion pour
aller au fond du champ...
L'homme est là. Le chèque de 145 euros empoché. Yannick traîne ce qu'il reste d'Umus avec con tracteur.
Et Margot ne comprend pas pourquoi on est là, pourquoi elle ne voit pas.
Je déplace la voiture, elle monte devant sur mes genoux. Et nous regardons.
Thibault derrière fait ses vocalises, ne voit pas la scène.
Nous regardons. Que voit-elle ? Quelles séquelles ? "Ce n'est pas un spectacle pour les enfants" je pense au fond.
Et puis en même temps je ne voulais pas faire autrement. On en a parlé après. Toutes les deux, tous les trois avec Yannick. Margot a dessiné Umus "mais pas le camion".
Ce soir je demande à Yannick "ça t'as pas trop dérangé que je propose à Margot de voir ?".
- "Non, j'étais content qu'elle soit là, elle voulait tellement le voir une dernière fois.
L'occasion pour nous d'aborder ce sujet difficile qu'est la mort.
Margot a retenu que quand on sera mort, on sera mangé par les mouches et les vers et on sera dans la terre et des graines de fleurs ou d'arbres ou des légumes viendront nous chatouiller la
terre et on les aidera à pousser. Toute la Vie.
Les valises sont posées et bien posées.
Le Soleil aussi.
Depuis trois jours je suis à la maison avec les enfants. Je les regarde jouer. Sauts sur matelas, coloriages, playmobils, ballons, pieds dans les bassines. Le temps semble arrêté,
peut être l'effet soleil là haut. Je me demande si les mûres ont envahi les buissons. Peut-être qu'après la sieste on tentera une escapade de plein jour dans le chemin en face.
Il y a une semaine c'était la Dordogne avec Greg et Val. Le Périgord Noir et son camping à la ferme peuplé de papas, de mamans, d'enfants. Autour les grottes préhistoriques que nous avons
laissées aux familles. Retour au célibat, ne pas regarder l'heure, laisser le temps filer, plus de couches, plus de repas à préparer. Un autre rythme. Très pépère le rythme. On a joué au rami, on
a posé nos orteils sur les galets frais dans la Dordogne, on a mangé du foie gras et bu de la tisane à 2 euros 50, on a arpenté les plus beaux villages de France. Pierres, Soleil. Musardage. On a
été au Ciné voir Ponyo, le dernier chef d'oeuvre de Miyasacki, ou encore le dernier Pixar projetté devant le mur d'une abbaye près d'un marché de producteurs. De vraies vacances, un grand bol
d'autre chose avec des gens géniaux. Si c'était à refaire, je reprendrai les mêmes et je referai.
Le rythme semble changer pour Margot la marmotte. Depuis trois jours elle ne dort plus lors de la sieste. Elle s'allonge une heure, se relève vers 15 heures, pleine d'énergie. D'elle même je la
surprends à faire des A et des O sur une feuille. Un début d'envie d'apprendre l'écriture, la lecture ?
Thibault s'affaire partout, essaie de sauter, court autour de la table, rigole avec son ballon, s'empiffre de calins. Un p'tit bonheur sur pattes. Il essaie de répéter c'qu'on dit mais il faut
avoir le décodeur quand même ! Avec les signes en plus pour nous c'est du gâteau. Pipi ça donne "pepe", bébé c'est "baba", téléphone c'est "té", ballon, c'est "ba". Pleins de p'tits bouts de
mots comme ça qui sortent dans sa p'tite bouche d'amour. Des ptits sons surtout. A croquer le baba !
Au Jardin notre âne Umus a été euthanasié vendredi. Il était malade, amorphle. Un parasite selon le vétérinaire. Moments douloureux... Décision dure. Piloui est maintenant tout seul dans son
champ.
Le corps d'Umus devrait être emmener à l'équarissage aujourdhui après 5 jours d'attente à l'ombre sous une bâche (je ne parle pas de l'odeur).
Les légumes poussent toujours, le jardinier ne s'en lasse pas. On mange des melons juteux sucrés, et les tomates cuisent en coulis.
Le rythme devrait changer à partir du 7 septembre, date de rentrée de Margot au Petit Monde. Thibault ira-t-il à la garderie deux jours ? J'ai fais une demande, en attente... Pour l'instant on
prend le temps d'être ensemble, je suis heureuse de vivre tout ça avec eux. De les sentir chaque jour, de les voir grandir, courir, sauter, pleurer, d'être là avec eux dans cette toute petite
tendre enfance si douce.
J'ai la bougeotte.
Chez moi je rêve de déménager, je regarde les annonces, j'appelle des agences et puis du jour au lendemain la raison prend le dessus et j'oublie, je me sens bien. Jusqu'au lendemain.
Chez moi je déplace les meubles, je trie, je jette, je recycle, je me sens insatisfaite, puis satisfaite, puis impatiente.
Chez moi, je me lève et puis je fais des plans sur la comète. Que j'éxécute. Ca me rassure, je me sens libre.
J'appelle ceux que j'aime des fois je parle trop.
J'écris ici et là, j'efface, je raye, je rêve.
J'habille les enfants, je fais un sac en un quart de secondes et j'installe tout le monde en voiture.
On part.
On part souvent, je me perfectionne en sacs vite faits.
A Noirmoutier on s'étale dans la maison de vacances des parents de Vincent.
Clarisse, Constant, Ferdinand et Mélisse ont pris leurs aises, on prend les nôtres.
Y a du bazar, on ne regarde pas vraiment l'heure.
C'est bon.
Escale vite fait à la maison pour sacs vite fait bien fait.
Pas envie de m'attarder ici dans ce bazar qui me rappelle toutes ces choses à faire.
Dans les Deux Sèvres c'est différent.
Dans les Deux Sèvres y a pas d'enfants.
Y a les histoires et puis surtout y a les copines juste là, à portée de voix.
On se regarde, on s'écoute, on s'étonne, on s'apprivoise.
On se dit. On se nourrit de ce qu'on est pas. On partage ce qu'on est.
On a pas envie de se quitter, on a encore besoin d'un peu de temps avant de redevenir mamans.
Retour au bercail, mais la liberté a bon goût alors enfants dans les bras, je repartira.
Chez Antoine et Gwenn, chez Myriam et JP, chez Pauline et Gaëtan.
A Nantes sous l'ombre du Grand Eléphant.
Au resto avec des langues qui se délient, s'allient.
Aujourd'hui la pluie.
Je reste ici, je défais, je trie, je recycle, je remets, je range, j'arrange, je dérange.
Ca me dérange et ça m'arrange.
Ca m'encombre et ça me vide.